Vagabonder

Y’a rien de plus impersonnel qu’un autobus. Même en temps de canicule, la froideur qui y règne annihile toute chaleur humaine. On est serré comme des sardines pis tout est vide. Les regards se promènent, sautillent d’une publicité à l’autre, d’une culotte de cheval à l’autre, d’un bouton au visage à l’autre mais, étrangement, ne s’arrêtent pas sur les jambes frêles et tremblotantes de la vieille dame qui vient d’embarquer. Qu’elle tombe pis qu’elle se pète la gueule! J’me lèverai pas.

D’autres solitudes se joignent à ce concert d’âmes insipides. Parmi elles, un enfant qui monte dans l’autobus avec une auto miniature. Il en fait aller les roues au gré de son innocence pendant que sa mère le tire devant par le poignet. Toute la candeur du monde s’est faufilée dans ses yeux. Alors qu’il passe, les autres passagers lui jètent un regard dérangé. Il casse les cocons frigides. Ticoune, dégage! Va jouer dans l’trafic, mais pas icitte! Tu m’énarves.

Chacun dans ses malheurs, chacun dans ses joies, chacun dans sa bulle. Métro Jarry, c’est mon arrêt, je descends. Les stations de métro fourmillent de têtes, de paires de jambes, d’yeux… de tout, sauf d’humanité. On dirait que plus il y a de gens, plus l’on se sent seul. La misère rôde aux alentours. Elle me regarde. Je la regarde, je l’entends, je ne la vois pas, je ne l’écoute pas. Je continue de marcher, je fais quelques pas de plus vers chez moi, vers nulle part.

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Notre lit

C’est hautement ironique que le mot « liberté » commence par « li ». Peut-être bien parce qu’on passe notre temps à s’asseoir et à se coucher dessus. On s’affaisse. On frappe la liberté à grands coups de rien, à grands coups de répétitions. C’est en plein ça qui fait mal.

La liberté est celle de l’invididu, celle de l’esprit, celle de la personne, celle du peuple. Elle doit l’être.  Elle doit l’incarner.  Elle doit être incarnée.

Pourquoi se battre pour ce que d’autres nous ont déjà donné, pour ce qu’ont déjà acquis des siècles de sang versé? Pour qu’il ne l’ait pas été en vain. Tout nous glisse entre les mains. Une autre goutte d’eau dans le vin. Chaque jour. Chaque minute. Chaque seconde.

Assis sur notre gros cul collectif d’Occidentaux accidentellement vaccinés de vacuité, on voit la liberté devenir une vieille rhétorique. On l’a, on l’utilise, mais on n’en jouit pas. On n’en jouit plus.  On est con. Et on aime ça, être con : c’est relaxant. Pendant ce temps, les autres gèrent à notre place et comme ils le veulent. Ils grugent un peu de nos acquis, un peu de notre collectif, un peu de notre liberté. Tout se fait petit bout par petit bout sous le voile de la passivité, et ce, jusqu’à ce que l’on se retrouve attaché, acculé au pied du mur, n’étant même plus libres des nos mouvements, devenant prisonniers de nos corps et esclaves à nos propres chaînes.

La liberté est celle que l’on se donne.

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Néant

Un souffle de vent faible et large soulève les quelques feuilles mortes qui peuplent ce sol granuleux. Fades, desséchés, décolorés et cassants, ces petits bouts de nature autrefois vigoureux de la sève des grands érables du coin tourbillonnent au-dessus de la terre, nargant tout ce qu’elles survolent. Du haut de mon balcon instable, je suis des yeux les mouvements de mon petit patelin avec une concentration militaire. Tout tourne, bouge, se frappe, se cogne, se blesse. La minutieuse chorégraphie qui s’offre à moi a été à la fois orchestrée et improvisée dans ses moindres détails par ses multiples exécutants. Devant moi, il n’y a rien, absolument rien. C’est le néant. Bien sûr, il y a tous les éléments mentionnés dans les lignes qui ont conduit à celle-ci. Mais, en vérité, le paysage, la terre, le ciel, tout ce qu’on voit, tout ce qu’on attend… existe-t-il quelque chose de profondément significatif dans tout ça? Existe-t-il quoi que ce soit, au fond? Rien. Cet enchaînement de quatre lettre si belles, si simples et tant violées sert à désigner beaucoup trop de choses pour être synonyme de néant aussi noir que vide. Ce n’est rien, dit-on, quand c’est tout, dans les faits.

Ben oui, ben des lignes pour ne rien dire.

Combien de voiles?

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Dehors, l’automne colorait le sol des feuilles tombées des vieux arbres massifs du coin. Les bourrasques de vent gagnaient en intensité, imposant leur dynamique au paysage. La nature, dans son éternel calme batailleur, prenait vie entre les briques et le mortier.

À l’intérieur, elle se demandait pourquoi une question vient-elle toujours de paire avec une maudite réponse. Existe-t-il toujours une façon, politically correct ou pas, d’abreuver un assoiffé de raisons ou de raison? Elle prit d’assaut son petit bateau à voile et se jeta dans la mer des rapides, se laissant voguer au bon vouloir du temps.

L’automne, quelle belle saison!

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Un vieux pourri

Bâtard que t’es beau. Dans toute la vulgarité de mon cœur sincère, j’ai rien d’autre à t’dire. De toute façon, j’t’ai jamais rien donné d’autre que des paroles. D’habitude, on dit qu’elles s’envolent. Mais les miennes t’ont marqué, malheureusement. Ou heureusement, c’est au choix. Attends que j’me r’cule d’un pas, pour te voir au complet, de la tête aux pieds. J’en r’viens pas. Ça s’peut pas. J’me vois en toi. J’me vois dans ta face, dans ton sourire, dans tes joies, dans tes aspirations… J’espère que tu me pardonneras un jour. Mais j’y crois pas. Pis je le mérite pas. Merci d’être là, avec moi, malgré tout. Y a pas grand lien entre ce qu’on a dans la vie pis ce qu’on mériterait d’avoir. J’espère au moins que je t’ai montré ça pis que tu l’oublieras jamais. J’ai des couilles alors que j’en mérite pas. Que l’bon yeu vienne mettre les ciseaux d’dans. Criss de cave celui-là, pendant qu’on y est. Ya jamais rien faite pour t’aider à t’sauver d’moé. Un maudit profiteur qui s’asseoit sur notre foi comme un chanceux qui s’asseoit sur ses lauriers. Ou comme un gros bourgeois se permettant l’ingratitude de sa chance qui s’effoire dans ses sacs pleins de p’tits bruns. Celui-là, y chie des 20 piasses. J’espère qu’y mourra constipé.

Chu bon pour rejeter la faute sur les autres, hein? T’as ben raison, comme d’habitude. Comme chaque fois que tu m’as fait des reproches, qui sont rentrés d’un bord pis sortis de l’autre. L’égoïsme, c’t’un coussin ben confortable pour tes problèmes, mon gars, mais c’pas durable. La marde te rattrape tout le temps. Elle me court après chaque seconde de mon existence. Mais si j’peux prendre toute le noir pour te laisser l’blanc, mets-en que j’vas l’faire. J’ai faite une bonne affaire dans ma vie, pis c’est toé. C’tellement difficile de sortir de prison quand on s’est nous-même enfermé pis qu’on a pitché la clé l’autre bord des barreaux. Les tabarnacs vont pas s’tasser pour me laisser sortir. Chu pogné. Aide-moé surtout pas, sinon tu vas d’venir comme ton père : toujours à se morfondre sur son sort de vieux pourri. Pas capable de voir en avant. À c’t’heure, y en n’a pus, de devant. L’avenir, c’est toé qui l’tient. Pis lâche-le jamais, yé tellement fragile. Y faudrait pas qu’y tombe à terre comme moé j’vous ai laissés tomber, ta mère pis toé.

J’aimais mieux m’en prendre à elle plutôt que de fesser sur ma propre conscience. Toi, tu voyais ces horreurs-là, pis ça te démolissait même si t’étais pas encore capable de te t’nir deboute. Y en a qui diraient que ça t’a forgé. Sont caves. Ya pas de pire mensonge que d’affirmer que ya du positif partout. Si je te chie su a’ tête sans que tu puisses partir, vas-tu aimer ça? Yé où le positif? Nulle part, tout simplement et avec toute la fatalité qui vient avec. La vie, c’est si laid à ben des endroits, mais si beau. T’en es la preuve vivante. Yen a tant à dire sur ma fierté. Ya toi, mon fils, que je peux pas avoir engendré même si t’as mon ADN. Ya le fait que d’la fierté, j’ai pu le droit d’en avoir tellement j’en ai enlevé. Va-t’en! C’t’indécent mon affaire. Ah, pis, j’ai l’habitude… Viens donc prendre une bière. Ça, chu bon là-dedans.

J’comprends pas. J’comprends pas c’qui m’entoure. La justice, mon gars, c’t’une maudite belle invention pour ceux qui la définissent. Le capitaine mène son bataillon au combat pis, qu’aucun soldat revienne, ça le tuera pas. J’comprends pas c’qu’on m’veut. Que je me repentisse? Mon cul est ben trop gros pour passer dans la porte du paradis de toute façon.

J’pas capable d’arrêter de te regarder. À travers toutes les déceptions, toutes les larmes, toutes les rages pis toutes les coups de poing dans l’mur, ton image continue de briller. Non, j’ai pas de poussière dans l’œil pis c’est pas la lumière. Quelles excuses pourries pendant que j’y pense. Les excuses qui valent rien pour cacher la lâcheté, ça aussi, chu pas pire dans ce domaine-là. Ta force doit ben être un gène récessif. À quoi s’attendre quand on sort du trou? Une enfance aussi imprudente qu’innocente, une adolescence dissipée au gré de c’qui nous tombe dessus, ben du temps à essayer de s’faire une vie et à transformer tout c’qu’on a en marde dans mon cas pis le reste à essayer de réparer les dégâts. Quand on sort du trou, faut s’attendre à r’tomber d’dans, au figuré ou six pieds sous terre. J’pense que c’est ça qui m’attend, comme tout le monde au fond. Du temps, y t’en reste en masse. Si tu l’gâches, j’t’en criss une en pleine face.

Bâtard que t’es beau. Pis oublie jamais toute c’que j’t’ai dit là. Faut qu’tu t’en souviennes à tout prix. Pourquoi? Pour erien. Nous autres, les humains, on a besoin de s’faire acroire qu’on va que’qu’part. On est prêts à s’inventer un sens pour en avoir un. J’repose ta photo sur le meuble devant mon lit pis j’vais m’coucher. Bonne nuit, mon gars.

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La petite camisole

5chambre-a-coucher-3Ma chambre est un lieu de plénitude intransperçable, celui où tout le monde rêve de pouvoir un jour s’épanouir. Le confort matériel y demeure relatif, mais aucune barrière spirituelle ne réussit à y entrer. Chaque jour, étendue, je décroche de mon quotidien envahissant pour rejoindre le merveilleux monde des rêves. Grâce à lui, je peux fuir la réalité de mon existence ennuyante. Inconsciente, serais-je plus heureuse?

Je mène une vie sans tracas, qui a suivi son cours normal depuis le premier jour. Je suis née, j’ai grandi, j’ai décroché mon diplôme, j’ai atteint l’âge adulte… Il n’y a rien de palpitant ou qui me distingue sauf que, contrairement à beaucoup de gens, j’ai trouvé le bonheur dans la chaleur de ma chambre. Je ne la quitte que par obligation, car je ne parviens pas à trouver le bien-être ailleurs. Le parfum rassurant qui y règne constamment m’apporte un sentiment de stabilité que je n’avais jamais connu avant d’emménager ici. Cette maison, cet endroit, ils m’appartiennent. J’aime être seule, pouvoir penser sans que l’on me dérange. La compagnie m’importune énormément. Mes élans créatifs doivent se déployer dans l’intimité pour s’accomplir au maximum. Les rouages de mon cerveau ne cessent jamais de tourner, tels les engrenages d’une usine qui exploite ses employés de façon inhumaine. Je suis seule, chez moi, dans une tranquillité rarement perturbée. Le toucher d’une autre peau me donne l’impression que l’on me dépossède de mon corps. Pourquoi tant de gens ne peuvent-ils tolérer la solitude? Cela m’échappe. Je préfère exploiter les profondeurs de mon esprit que de perdre mon temps à chercher à plaire aux autres. Le faire ne m’apporterait rien de tout, car je ne peux chambouler ce monde pourri à moi toute seule. Espérer ne m’apporterait rien. Je préfère rêver aux choses les plus belles et les plus insignifiantes que je puisse imaginer.

Dans cet univers d’égoïsme et d’impudeur, où s’épanouissent ignorance et incompréhension, dans lequel la liberté de pensée ne vaut plus rien, je conserverai la mienne peu importe le prix. Je me fiche que personne ne m’entende et d’être la seule à m’en soucier. Au moins, j’ai trouvé le bonheur dans le confort de ma chambre si douce.

Couchée sur mon confortable lit, j’ai tout à coup terriblement envie de me gratter le nez. Ma camisole de force m’en empêche.

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Le vent

Je marche dans le sens du vent
Dans son chemin prédestiné
Passée par-dessus le couvent,
Je passe mon temps à larbiner
Je vole sur le sable mouvant
Grâce aux plaisirs des obstinés

Mes espoirs crevés aussi souvent
Que ma tête réanimée,
Je stagne malgré les grands vents
Voulus, endurés, coltinés
Je n’ai plus aucun adjuvant
Pour continuer à me piétiner

Je vagabonde contre le vent
Suivant mon esprit déraciné
Rien n’existait auparavant
Rien n’est avant d’être pensé
Au bout, comme chaque survivant
Je finirai guillotinée

Quête du serviteur

  Je ne proviens de nulle part
Je ne descend de personne
Je n’incarne rien dans ce tout

Poussent et durent ces remparts
Qui font fuir les mollassonnes
Créées par le grand manitou

Toi, ô fallacieux salopard!
Devant la chair tatillonne,
Retrouve-moi selon tes goûts

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Parade résonnante

Les pieds paradent sur le sol
Bruits successifs qui résonnent
Les balais lèvent les revendications
Pluralisme réorganisé en unisson
La révolution envahit les esprits
S’appropiant l’espace qu’elle mérite

Cette vague qui me console
Acoste, forte d’éclats qui foisonnent
Avant de s’endormir dans la capitulation
Éphémère espoir que nous nourrissons
Ne me courtise pas de tes grandes duperies
Celles-ci me font sentir bien hypocrite

Mais est désormais planté le grand saule
Annonçant des bourgeons tout sauf monotones
Les petits grandissent, désireux d’une association
De rêveurs pragmatiques refusant les buissons
Le pouvoir collectif désormais réappris,
Les marcheurs réfutent les fins pré-écrites

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J’en prends cinq

Beau marasme qui m’enveloppe,
De loin, tu maintiens l’échafaud
Tu cloisonnes mes gestes d’hérétique
Je ne peux plus me mouvoir

Les couleurs ont un goût amer
Le sel monétaire bouche mes veines
Seuls tes baisers sont sucrés
Mais tes épices nourissent ma flamme

Beau marasme aux effluves fétides,
Ton miasme devient suave
Dans cette doctrine inodore
Que la puanteur s’auto-disperse!

Les ondes stridentes m’attaquent
Son universel, m’entends-tu crier?
Ta voix basse et réconfortante
Couvrirait sa résonnance brutale

Beau marasme à la silhouette blanche
Mes iris ont viré au noir
Pour m’isoler des puits sans fond
Qui infestent ce sol désertique

Des sens, cinq suffiront.

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